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PROJET SCIENTIFIQUE

 

PARIS, L’HYGIÈNE ET LA MODERNITÉ

 

Le legs du XIXe siècle

            À partir de 2000, j’ai consacré des travaux à l’histoire de la modernité architecturale et urbaine au XXe siècle, et notamment à la reconstruction du Havre après la Seconde Guerre mondiale, menée par Auguste Perret (1874-1954), explicités dans la troisième partie de ce projet scientifique (Patrimoine monumental). Dans ces travaux, j’ai été très frappée par les enjeux de longue durée qui marquent l’architecture urbaine. Ces enjeux se traduisent par l’impact phénoménal des acquis de l’hygiène publique du XIXe siècle sur les réussites de la construction moderne au XXe siècle. Ce constat a joué un rôle important dans ma décision d’entreprendre une recherche très ample, par ses angles d’attaque, sur l’histoire des politiques d’hygiène à Paris, et à mener une réflexion sur la périodisation de l’histoire urbaine.

Les Halles de Victor Baltard, symbole d’hygiène sociale à l’époque du Second Empire

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Les historiens de l’architecture urbaine reconnaissent le rôle de l’hygiène dans l’esthétique nouvelle qui a été apportée à Paris, grâce à l’œuvre de Napoléon III (1808-1891), du préfet Georges-Eugène Haussmann (1809-1891), des ingénieurs Eugène Belgrand (1810-1878) et Adolphe Alphand (1817-1891), entre 1853 et 1870. Sur la demande expresse de l’Empereur, en 1853, le projet de construction des Halles centrales conduit par Victor Baltard et Félix Callet fut complètement revu, dans le sens de la conception de structures vastes et légères, grâce à l’emploi du fer et du verre. Le goût de Napoléon III pour ce genre de structures lui venait tout droit du célèbre Crystal Palace, construit à Londres pour l’exposition de 1851. À travers les nouvelles Halles de Paris, influencées par ce modèle, une nouvelle conception de la beauté architecturale était en train d’éclore. Elle s’appuyait sur l’hygiène, car c’est au nom de celle-ci qu’on recourut à ces matériaux modernes : ils possédaient la vertu de permettre la circulation de l’air et la diffusion de la lumière, et donc de combattre les miasmes néfastes à la santé. Cette esthétique de l’hygiène reposait, pour l’Empereur qui l’imposa, sur sa valeur symbolique qui avait vocation à représenter l’image sociale du régime. Les nouvelles Halles de Paris devinrent donc, dans un sens, une icône de l’hygiène impériale en architecture, avant d’être reconnues comme obsolescentes et détruites, pour cette raison, au XXe siècle, puis enfin réhabilitées.

Avec la construction des Halles selon le nouveau projet voulu par l’Empereur, l’engouement pour l’hygiène dans l’architecture coïncida donc avec la montée en charge de l’emploi du fer et du verre. Or les expositions internationales, pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, fournirent à la fois l’opportunité de construire de telles architectures, et une vitrine pour les admirer. La réussite la plus éclatante fut le palais des Machines édifié par Ferdinand Dutert (1845-1906) et l’ingénieur Victor Contamin (1840-1893), pour l’exposition universelle de Paris en 1889. Avec une nef de 110 m 60 de portée, traversée sans aucun point d’appui par une charpente métallique, cet ouvrage clôturé par de très grandes parois en verre symbolisait la performance technique des nouveaux matériaux, eux-mêmes liés à l’hygiène parce qu’ils permettaient de diffuser la lumière dans l’architecture.

L’hygiène comme genèse de la modernité urbaine

            L’hygiène fut aussi - avec d’autres moteurs, sécuritaire, circulatoire, et enfin liés à la construction de l’État moderne - la matrice des transformations urbaines, pendant le Second Empire et la IIIe République. Pourtant, cette révolution trouvait sa justification dans des motifs qui dépassaient le champ de l’architecture urbaine. Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’hygiène était une discipline scientifique en plein développement, enseignée à l’école de santé de Paris à partir de l’époque de la Convention. Discipline touffue et proliférante pendant la première moitié du XIXe siècle, elle donnait lieu à des discours globaux qui comportaient une pensée sociale à part entière, et des théories scientifiques quant aux voies et moyens de remédier aux maux de la société et même d’améliorer le sort des plus démunis. Certes, cette pensée scientifique et sociale avait des arrières-plans moraux, car elle se situait souvent dans l’héritage chrétien, ou alors dans le sillage de la pensée des premiers républicains. Avec ces différents arrières-plans, cette pensée sociale inspira les pratiques des hommes qu’il est convenu d’appeler les « hygiénistes ». Il est loisible de considérer, avec notre outillage idéologique actuel, que ces conceptions ont été rétrogrades, voire franchement conservatrices. Mais elles forment un corpus d’étude. L’hygiène donna naissance, au nom du progrès, à de nombreuses inventions scientifiques et techniques. Les premières questions posées au début de ma recherche ont donc été : Les professions et les théories médicales avaient-elles pu jouer un rôle dans la naissance du Paris moderne ? Les débats scientifiques et médicaux avaient-ils pu influencer les décisions prises pour transformer Paris ? Pouvait-on repérer des enceintes où ces questions avaient pu être discutées ? C'est cette hypothèse de travail que j'ai explorée, en recherchant des sources nouvelles à l'Académie de médecine (archives et sources imprimées), aux archives de Assistance publique-Hôpitaux de Paris, aux Archives de Paris, de la Préfecture de police, à la bibliothèque de l’Hôtel de ville.

            Ces travaux ont donné lieu à ma monographie d’habilitation à diriger les recherches, dont la période s’étend de 1788 à 1898. Pour rendre compte des acquis de l’hygiène et de son rôle essentiel dans la création du Paris moderne, j’ai exploré des sources variées qui ont mobilisé, à partir d’un point de vue d’histoire de la ville, l’histoire politique, l’histoire des sciences et des techniques et l’histoire de la médecine. Ces travaux ont donné lieu à la publication des ouvrages Le Paris moderne, Histoire des politiques d’hygiène 1855-1898 (Presses universitaires de Rennes et Comité d’histoire de la ville de Paris, 2010), puis La naissance du Paris moderne : l’essor des politiques d’hygiène 1788-1855 (Paris, BIU-Santé, Asclépiades [édition électronique], 2012).

La définition de la modernité

            Cette recherche m’a conduite, dans la longue introduction du Paris moderne, à reposer la question de la définition de la « modernité », souvent employée de manière assez confuse en histoire de l'architecture. Plusieurs travaux, qui tendaient tous à adopter une conception ouverte de la modernité, m’ont alors aidée. Je me suis référée aux travaux de Paul Rabinow qui, dans son ouvrage Une France si moderne, Naissance du social 1800-1950 (Paris, Buchet/Chastel, 2006), appuie la définition de la modernité sur l'idée d'un progrès collectif des conditions de la vie urbaine, progrès dans lequel l'architecture et la ville ont une place essentielle. Cette perspective ouverte s'appuie aussi sur les travaux d'Ernst Gombrich qui, dans « Norm and Form : The Stylistic Categories of Art History and Their Origins » (article publié dans Renaissance Ideals, Norms and Forms, Studies in the Art of the Renaissance, Londres, Phaidon, 1966), a porté un regard incisif sur le découpage de l'histoire de l'art en différents styles.

            Mais qu’il soit bien entendu que je ne prétends pas avoir réglé la définition de la modernité une fois pour toutes ! Ma définition est nominaliste. Elle vaut parce qu’elle a aidé à expliciter la question posée, et donc à préciser dans quels axes situer les hypothèses construites pour y répondre. Cette définition est adaptée à une dimension essentielle, pour moi, du travail de l’historien, qui est de poser des questions nouvelles. Cette « modernité » passée ne doit pas être une projection que nous ferions, en tant qu’historiens, sur les actions qu’il aurait été souhaitable de mener dans le passé pour aller dans le sens de la modernité, telle que nous la voyons aujourd’hui. Il faut reconstituer l’horizon d’attente d’une époque quant aux valeurs de la modernité, telle que je l’ai définie plus haut. Ces précisions sont importantes. Ainsi, dans la France de la IIIe République, l’architecture scolaire, inspirée par l’hygiène, était vue comme un champ sur lequel le régime pouvait agir afin de faire avancer concrètement la modernité. C’est ce que montre, par exemple, le bâtiment construit par l’architecte Henri Degeorge (en 1875-1877) pour l’École Monge (actuel lycée Carnot), avec son vaste hall à verrière montée sur charpente métallique, espace qui était à la fois un nœud de circulation et un terrain de jeu propice à la bonne santé des enfants.

 

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L’hygiène urbaine, moteur de la ville moderne constituée au XIXe siècle

            La définition de la modernité tirée de ces travaux, mettait en avant ses liens avec l'hygiène publique pendant le XIXe siècle. Ce lien est apparu dès l’Ancien Régime, à la faveur des travaux du chirurgien Jacques Tenon (1724-1816), notamment, qui avait proposé une réforme du système hospitalier parisien, en 1788, pour des raisons tenant à l’hygiène. À partir de là, les politiques d’hygiène naissantes pendant la première moitié du XIXe siècle ont déterminé l’éclosion du Paris moderne et les signes-avant-coureurs de l’urbanisme.

            La prise en compte de ce lien entre hygiène et modernité, imposait de revenir sur les conditions scientifiques dans lesquelles ces politiques ont émergé, en retraçant dans le premier volume (qui couvre la période allant de 1788 à 1855) les bouleversements scientifiques et théoriques consécutifs à la Révolution française (chapitre un), la manière dont l’administration parisienne s’est entourée d’experts pour définir ces politiques (chapitre deux), l’apparition des réseaux d’hygiène (chapitre trois), et les transformations apportées à la rue parisienne (chapitre quatre). Le dernier chapitre, consacré aux édifices dédiés à l’approvisionnement des Parisiens, montre comment le directeur des travaux de la ville de Paris, Louis Bruyère (1758-1831), intégra les apports de l’hygiène dans les constructions qu’il supervisait et élabora ses programmes d’architecture en fonction de ces préoccupations.

 

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            On constate que pendant cette première période, l’hygiène est à l’origine de la ville moderne en éclosion. C’est pendant la même période qu’elle se structure en discipline médicale à part entière, tout en s’enrichissant des apports des ingénieurs et des architectes, si bien que l’hygiène devient, au début de la deuxième période - qui commence en 1854-1855, années qui marquent un tournant dans le mode de distribution de l’eau, les méthodes de l’action publique et le financement des grands travaux par la ville -, une discipline tentaculaire. Pourtant, des questions essentielles telles les modes de propagation des maladies comme le choléra, qui a fait des ravages en 1832, ne sont toujours pas élucidés.

            Dans le deuxième volume, j’ai montré tout d’abord (dans le chapitre un) que, si l’hygiène reste « le fer de lance » des intentions du Second Empire pour Paris, elle s’accompagne d’autres moteurs (sécuritaires, circulatoires, économiques, tenant aux missions de l’État moderne). Néanmoins, l’hygiène reprend un rôle très important pendant la Troisième République - période où les modes de contamination du choléra et de la tuberculose sont élucidés -, et elle devient synonyme du progrès. À partir de l’étude de la construction de l’Hôtel-Dieu pendant le Second Empire, je montre ensuite comment le modèle architectural pavillonnaire était vu, à tort, comme la panacée architecturale contre la propagation des maladies (chapitre deux). Sont ensuite examinées la question du logement insalubre (chapitre trois), celle de l’habitat à bon marché (chapitre quatre) et celle de l’architecture scolaire, qui fut le terrain d’une réussite éclatante des théories sur l’hygiène, pendant la Troisième République. Le chapitre six est consacré à la longue bataille des réseaux (eaux et égouts), et le chapitre sept clôt l’ouvrage en montrant, à travers l’étude des traités d’hygiène, que si cette notion fut un catalyseur pour la modernité urbaine, c’est parce qu’elle fut un espace d’émulation, de croisement et de renouvellement sans précédent des savoirs et des techniques.

L’imbrication de la modernité urbaine et des enjeux de santé publique au XIXe siècle

           

            Plusieurs programmes d’architecture et d’ouvrages d’art peuvent être pris comme exemple, pour leur capacité à illustrer l’imbrication entre la modernité et les enjeux de la santé publique. Il s'agit d'abord de deux dossiers techniques - l’architecture hospitalière et la création des réseaux de la ville moderne. Ces dossiers démontrent l’apport fait par des médecins à la création d’une capitale moderne à l’époque de la Troisième République.

            Avant d’en venir à ces deux dossiers, il faut évoquer le rôle qu’eut l’épidémie de choléra, en 1832, pour éveiller les mentalités à l’importance de l’hygiène urbaine, grâce au rapport que fit Louis-René Villermé, en 1833 (Rapport sur la marche et les effets du choléra-morbus dans Paris et les communes rurales de la Seine). Cette épidémie a été étudiée par Louis Chevalier (1911-2001) dans « Le choléra, la première épidémie du XIXe siècle » (La Roche-sur-Yon, Bibliothèque de la Révolution de 1848, Tome XX, 1958). Cette catastrophe sanitaire (elle fit 18 000 morts à Paris) fut dénoncée en 1841 par Honoré Daumier, qui illustra l’ouvrage d’un médecin, François Fabre, sur l’épidémie, paru à Bruxelles. Ce médecin était un opposant véhément à la Monarchie de Juillet. J’ai consacré deux articles à cette épidémie. Dans celui à paraître dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Île-de-France, je m’attache à comprendre comment le régime de la Monarchie de Juillet prit les décisions destinées à anticiper et gérer le fléau, et sur quelles conceptions scientifiques elles reposaient. Il se trouve que dans l’univers de la modernité de l’époque, tel qu’on peut le reconstituer en posant les différentes théories en présence, et leurs protagonistes, le régime était coupé des esprits qui auraient été le mieux à même de l’éclairer. Il prit des décisions qui étaient moins modernes que celles qu’avait prises le régime de la Restauration dans des situations de risque sanitaire moins graves. Pourtant, une partie du personnel scientifique qui inspira les décisions du régime, en 1832 et avant, étaient des hommes aux talents exceptionnels. Je tente d’expliquer ces paradoxes dans mon article.

 

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            Au XIXe siècle, les avancées de l’hygiène se répercutaient dans l’architecture urbaine, et surtout dans ceux qui recevaient un public nombreux, par exemple dans les nouveaux marchés et les abattoirs, où il fallait exiger plus de salubrité dans les constructions. Les deux volumes des Études relatives à l’art des constructions, traité publié par Louis Bruyère entre 1823 et 1828, le laissent paraître explicitement : les recherches de nouvelles typologies menées par Bruyère ont pour ressort l’hygiène (appelée aussi salubrité) constructive.

            Dans un autre domaine, celui de l’architecture hospitalière, les architectes et les médecins ont contribué pendant ce siècle, à la définition de nouvelles typologies, avec un rapport de forces qui s’est infléchi à partir de la IIIe République au profit des médecins. Au début du Second Empire, l’architecte Jacques Émile Gilbert (1793-1874), ancien élève de Louis Nicolas Durand (1760-1834) à Polytechnique, construisit l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité contre la volonté des médecins. L’édifice, achevé par son gendre Arthur Diet (1827-1890), s’inspire de la Renaissance florentine, avec une grande cour sur deux niveaux, de belles galeries à arcades et une chapelle en fond de cour. À l’époque, les architectes croyaient que ces dispositions spatiales dites pavillonnaires allaient chasser les miasmes. L’architecture pavillonnaire ne réglait évidemment pas la contagion ! Devant ces défaillances, un médecin déjà réputé, Stéphane Tarnier (1828-1898), s’empara du programme architectural des maternités de Port Royal, pendant la IIIe République. Comme Léon Le Fort (1829-1893), qui avait eu la prescience de l’existence des germes des maladies contagieuses avant Louis Pasteur (1822-1895), comme Ignace Semmelweis (1818-1865), actif à Vienne à partir de 1847, Stéphane Tarnier était un obstétricien. Il était confronté aux ravages de la fièvre puerpérale qui frappait les accouchées à l’hôpital : 1 décès sur 15 accouchées en 1862. À Port Royal, Tarnier imposa une architecture faite à partir de matériaux modernes qui permettaient de laver les chambres à grande eau à chaque départ d’accouchée (avec des angles arrondis). En 1880 il y avait un décès pour 118 accouchées dans les maternités du professeur Tarnier. Le succès n’était pas discutable.

 

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            Le XIXe siècle est la période de l’édification des réseaux de la ville moderne : eaux et égouts. Le rôle des ingénieurs des Ponts et Chaussées dans la mise en œuvre de ces ouvrages est bien connu. Mais dans cette longue histoire des réseaux (elle a duré 40 ans), les médecins ont eux aussi joué un rôle considérable. L’approvisionnement de Paris en eaux de source a été une décision capitale, prise en 1853, au début du Second Empire. À l’époque, les médecins pensaient qu’il n’était pas nécessaire d’acheminer des eaux de source à Paris, et qu’il suffisait de filtrer l’eau de Seine pour la rendre propre à la boisson. Mais c’est dès 1863 que la position évolua, lorsque l'Académie prit acte du fait qu’aucun procédé connu ne paraissait propre à filtrer l’eau nécessaire au service d’une grande ville. À partir de la IIIe République, les médecins jouèrent un rôle majeur dans l’édification des réseaux de la ville moderne, à travers l’organe constitué en 1873, sous la présidence d’Apollinaire Bouchardat (1806-1902), de la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle. C’était un espace d’expertise et de débat mis au service des gouvernements de la IIIe République, qui contribua à faire triompher le tout-à-l'égout en 1898.

            Dans ces deux dossiers techniques - la construction des hôpitaux, et la mise au point des réseaux -, on observe ainsi comment l’avancée des découvertes sur les mécanismes de la contagion a contribué à façonner la ville moderne que nous avons aujourd’hui en héritage.

Questions de méthode : sources et exigences de la longue durée

            Mon hypothèse de travail quant aux liens entre la modernité urbaine et l’hygiène, m'a amenée à appréhender des sources nouvelles: à partir de mon champ d'historienne d'art (l'histoire de l'architecture et celle de la ville faisant partie intégrante de l'histoire de l'art), il était nécessaire d'aller au-delà des sources habituellement explorées par les historiens de l'architecture, en se demandant s’il existait des sources provenant des milieux médicaux. Cette hypothèse a été amplement confirmée. Sur l’architecture scolaire, que l’on peut prendre comme exemple ici, il est parlant de constater qu’un médecin, Aimé Riant (1827-1902), publia en 1874 un traité couvrant tous les aspects de l’hygiène scolaire, y compris les aspects architecturaux, sous le titre Hygiène scolaire. Influence de l’école sur la santé des enfants, plusieurs fois réédité. On constate aussi qu’il ne s’agissait en rien de travaux destinés à une audience confidentielle, car, Riant étant médecin de l’École normale du département de la Seine, son traité éclaira la politique de la ville de Paris à un moment décisif, où celle-ci s’apprêtait à lancer une série de constructions d’écoles.    

 

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            Périodiser l'histoire de la ville, nécessite d'interroger des faits et des caractéristiques, qui vont fonder pour une période longue un contexte historique. L'étude de l'hygiène dans la longue durée permet d’apporter un éclairage neuf au manifeste sur "La ville de trois millions d'habitants" de Le Corbusier (1922), qui s'empara alors de la notion d'hygiène en la détournant, pour la mettre au service d'une ville nouvelle qui rompait avec toutes les figures de la ville européenne. Dans le discours de Le Corbusier, l’hygiène n’a plus du tout la même signification que pour les hommes du XIXe siècle. Le Corbusier inaugure là une utilisation de l’hygiène à des fins américanistes, en d’autres termes il impose une solution urbaine comme une fin en soi, dont on comprend bien qu’elle a une finalité indépendante du problème posé.

Un cercle élargi d’auteurs de la modernité parisienne

            De cette étude ont découlé de nouvelles attributions et de nouvelles significations données à certains faits saillants de l'histoire de Paris: ainsi du rôle du Professeur de médecine Adrien Proust (1834-1903), et celui de l'élu municipal Paul Escudier (1858-1931), dans la création du casier sanitaire de Paris, jusqu'alors vue comme une création très importante, mais purement bureaucratique par les historiens de l'architecture. Cette recherche montre qu’une conception ouverte de l'histoire de l'architecture s'impose dès que l'on pose des questions sur la modernité.

            De nombreux personnages, au-delà des architectes, ont contribué à la formation des villes et aux discours sur la modernité, en bénéficiant parfois d'ailleurs d'un impact politique plus important que les architectes. Les médecins auteurs de topographies médicales, sous l'Ancien Régime, puis de traités appréhendant la question de l'hygiène des villes à partir de 1855, des personnalités scientifiques telles que le chimiste et homme politique Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) au début du XIXe siècle, sans parler des préfets comme Chabrol de Volvic (1773-1843), ou d'hommes de lettres et critiques comme Paul Adam (1862-1920) au début du XXe siècle, dans son ouvrage Vues d'Amérique (1906): tous ces acteurs expriment des positions sur la ville et l'avenir de la question urbaine.

Une histoire sociale de la ville et de ses grands hommes

            Cette conception ouverte de l'histoire de l'architecture et de la ville se réclame d'une histoire sociale de la ville, dans le sens où le parti assumé est de prendre acte du fait que la ville est à la fois le fruit de mécanismes sociaux et aussi une construction à visée sociale. Les progrès des sciences, de la technique et de la médecine, mis au service de l’hygiène urbaine, font partie de cette histoire sociale. Cette étude aboutit à revisiter la galerie des grands hommes de l’histoire de France qui ont modernisé Paris au nom de l’hygiène publique : hommes de science et médecins, chimistes, hommes politiques, ingénieurs et architectes. Un excellent exemple est fourni par Ernest Deligny (1820-1898), qui porta en tant que président de la sixième commission du conseil municipal les combats de l'assainissement de Paris.

L’hygiène dans l’architecture : une nouvelle conception de la beauté

            Les nouvelles conceptions de l'hygiène, qui bénéficiaient sans cesse des avancées scientifiques, ont aussi modifié en profondeur les canons de la beauté urbaine et architecturale, notamment à travers les nouveaux bâtiments publics comme les écoles construites par les architectes rationalistes. La science et la beauté étaient des valeurs qui, à l'époque, allaient de pair. Pendant la IIIe République, les médecins, à travers la Société de médecine publique, voyaient l’hygiène comme un levier pour susciter la naissance de la modernité architecturale, qui relève du champ esthétique. En 1882, la Société fit publier L’Étude et les progrès de l’hygiène en France de 1878 à 1882, qui offrait un palmarès esthétique décomplexé, venant de médecins, sur les bâtiments publics parisiens. Les bâtiments scolaires aérés y étaient plébiscités. La Société donna son imprimatur à l’architecture rationaliste d’Anatole de Baudot (1834-1915), lorsqu’elle distingua le lycée Lakanal à Sceaux (1885) comme une œuvre dans laquelle les qualités d’hygiène constructive forgeaient une nouvelle conception de la beauté architecturale.

 

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            Pour conclure, cette période exceptionnelle de l'histoire de la ville se prêtait à une ouverture des méthodes historiques. Celle-ci n'a été en somme qu'une conséquence de la richesse des collaborations observées entre les champs respectifs, notamment, de l'art et de l'architecture, de la science et de la médecine, et de l'administration publique.

2019  Fabiennechevallier