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ICÔNES FINLANDAISES

 

 

 

 

                 Cette galerie et les textes de ce site montrent une sélection d’œuvres d’architecture et d’arts décoratifs, y compris de peinture décorative, allant du Moyen Âge aux années 1910. L’architecture du Moyen Âge a été considérée en Finlande, à partir des années 1880, comme un riche corpus national. Il est important de préciser que pendant l’époque médiévale, la Finlande faisait partie du royaume de Suède.

L’église de Jomala (XIIe-XIIIe siècle), dans l’archipel d’Åland, est l’une des premières églises construites en pierre dans les pays nordiques. Comme dans de nombreuses églises construites en Finlande à l’époque où celle-ci faisait partie du royaume de Suède, un appareil en briques complète la partie supérieure du chevet, modifié au XIXe siècle, offrant un saisissant contraste de matériaux et de couleurs avec la pierre. Le château de Turku - ville la plus importante, puis capitale de la Finlande suédoise - fut fondé en 1280, sur un site stratégique qui lui donnait le commandement du port de la ville. La façade principale du château est dominée par des formes simples, massives, et des ouvertures disposées de manière non symétrique. La cathédrale de Turku, a été construite à partir du XIIIe siècle. Avec la silhouette verticale de sa tour sur plan rectangulaire, cet édifice en briques présentant des motifs moulés stylisés, est un chef-d’œuvre de l’architecture nordique. Il a été agrandi et remanié à partir du XIVe siècle. Le dôme actuel est l’œuvre de l’architecte néo-classique Carl Ludvig Engel, qui le reconstruisit dans les années 1830, après un incendie survenu en 1827. La cathédrale de Turku est l’un des rares édifices religieux finlandais de style gothique, qui caractérise la nef. Dans le chœur, le maître-autel a été réalisé par Carl Ludvig Engel après l’incendie de 1827. Après cet événement, Engel restaura l’édifice, y compris le mobilier liturgique (maître-autel, donc, mais aussi la chaire, sur le côté gauche de la nef). La scène de la Transfiguration du Christ, qui surmonte le maître-autel, est l’œuvre d’un artiste suédois, Fredrik Westin (1836). Comme de nombreuses églises finlandaises, y compris de beaucoup plus modestes, la cathédrale fut revêtue de fresques murales à l’iconographie mêlant symboles et ornementation stylisée, dont il subsiste des fragments anciens, notamment du XIVe siècle.

                Les églises médiévales, comme celle de Jomala et les ouvrages imposants d’architecture publique, comme le château de Turku, datant de l’époque du royaume de Suède-Finlande, étaient regardés comme des édifices identitaires par les architectes qui, à partir des années 1880, créèrent un style national en Finlande (Lars Sonck, Armas Lindgren, Eliel Saarinen, Herman Gesellius, notamment). La cathédrale de Turku était considérée comme un chef-d’œuvre par Lars Sonck, et comme le monument historique le plus précieux du pays. Les architectes de la fin du XIXe siècle cherchèrent souvent à reproduire, très librement, les formes massives de ces édifices, les contrastes entre les ensembles, les marques d’asymétrie qu’ils présentaient parfois, la recherche des matériaux naturels (la pierre), le goût pour une ornementation décorative stylisée.

                Après avoir appartenu à la Suède pendant sept siècles, la Finlande passa sous la domination russe à partir de 1809. Le tsar Alexandre Ier, grand-duc de Finlande, utilisa l’architecture publique pour donner à cette nouvelle entité une identité politique proche de celle de l’Empire : ce fut le choix de l’architecture néo-classique, qui créa un lien entre Saint-Petersbourg, la capitale de l’Empire, et Helsinki, que le tsar érigea en nouvelle capitale de la Finlande, en 1812. Carl Ludvig Engel, architecte d’origine allemande, fut chargé de réaliser cette nouvelle architecture qui rompait avec l’austérité des édifices civils et religieux de la Finlande suédoise. La maison de la Poste et des Douanes de Eckerö, édifice sobre et élégant construit en 1828 sur l’archipel d’Åland, une province battue par le vent et très peu habitée, fait front devant la mer Baltique sur la marge la plus occidentale de l’Empire russe à l’époque. Cette sobre élégance architecturale dans un milieu naturel très rude, symbolisait la nouvelle image de la Finlande sous domination russe. À Helsinki, la nouvelle capitale, Engel put donner toute sa mesure, en y créant le centre urbain néo-classique - la Place du Sénat - et les principaux édifices publics et religieux. L’admirable édifice principal de la Bibliothèque nationale(1836-1840), aux lignes épurées, doté d’une colonnade d’ordre corinthien, surmontée d’un simple entablement à frise, intègre des considérations fonctionnelles destinées à favoriser l’arrivée de la lumière. La rotonde qui somme l’édifice est l’œuvre de Gustaf Nyström, au début du XXe siècle (1902-1906).

                Le style employé dans les édifices urbains à Helsinki, où l’architecture commerciale connut un essor considérable pendant les décennies 1870-1880, est marqué à cette époque par l’éclectisme. Employé dans toutes les capitales, ce style démarquait Helsinki de son attache russe et lui conférait une identité plus européenne. Carl Theodor Höijer, qui avait fait ses études d’architecture à l’Académie Royale de Stockholm, fut le représentant le plus respecté de ce courant, avec notamment l’immeuble Grönqvist (1883), situé sur l’élégante avenue appelée Pohjoisesplanadi.

                Les architectes finlandais n’eurent plus besoin d’aller se former en Suède à partir de 1872, date où fut créée l’École polytechnique de Helsinki. Dans ce nouveau contexte, des jeunes architectes recherchèrent, à partir du début de la décennie 1890, un nouveau style plus intimement lié à l’identité finlandaise en devenir. Cette recherche, souvent appelée « romantisme national » - un courant qui traversait aussi la peinture, les arts décoratifs, et la musique - avait en réalité plusieurs facettes. Le cas du Théâtre national, construit à Helsinki par Onni Alcides Törnqvist (Onni Tarjanne) en 1901 illustre le recours à la pierre, matériau national, et un nouvel éclectisme où s’affirme le néo-roman, qui porte l’influence de l’architecte américain Henry Hobson Richardson. Non loin du centre historique édifié par Engel, trois jeunes architectes, Eliel Saarinen, Armas Lindgren et Herman Gesellius construisirent un véritable manifeste du romantisme national : l’immeuble de la société d’assurance Pohjola (1899-1901). Pohjola [le Nord] est un territoire mythique dans le Kalevala, l’épopée nationale des Finlandais, publiée pour la première fois par Elias Lönnrot en 1835. En employant la pierre ollaire extraite non loin du site de Koli, en Carélie - donc un matériau national -, les trois architectes composèrent une épopée dans la pierre, l’immeuble apparaissant comme une grande falaise, richement ornée de motifs végétaux et animaux tirés du Kalevala. Ce lyrisme se retrouve à l’intérieur de l’édifice, où est organisée une scénographie des arts décoratifs nationaux. Dans la salle de réunion principale,  un ours [Otso en finnois, animal mythique de l’épopée] est ainsi sculpté sur la face d’un pilier. Tout aussi spectaculaire, l’immeuble situé Fabianinkatu (1900-1901), toujours par Saarinen, Lindgren et Gesellius, illustre une autre gamme du romantisme national. Sa façade couverte d’enduit jaune offre une grande variété dans les ouvertures pratiquées (fenêtres semi-circulaires, rectangulaires, à colonnettes, en bow-window, lucarnes), aménage des saillies éclectiques (une fine tourelle sur la face à pan coupé, soutenue par une grenouille décorative).

                En regard de ce romantisme national sophistiqué, un autre style plus rude en apparence, est témoigné dans la maison-atelier que se fit construire Axel Gallén à Kalela (1895). L’atelier de Gallén à Kalela est conçu comme le manifeste d’une architecture rustique, en harmonie avec la nature. Les larges poutres en bois,   l’appareil de briques employé pour la cheminée et sa large hotte, le vaste escalier dont la rampe est soutenue par des balustres massives à entaille, donnent à cette pièce une intensité théâtrale. La création de cet espace rustique était, en fait, le résultat d’un très grand travail, reflété dans des dessins à l’encre de Gallén, publiés en 1901 dans la revue Ateneum. Dans ce même numéro de la revue Ateneum, Saarinen publiait une encre aquarellée (Intérieur de bureau, 1901) qui exprimait son idéal de l’époque : un intérieur comportant un espace voûté, pour évoquer le Moyen Âge, une banquette revêtue d’un tapis (l’ancestral « ryijy » finlandais, qui allait être remis à la mode, on le verra, par tous les artistes décorateurs désirant contribuer au style national), des meubles d’allure rustique, en bois, comportant des parties sculptées en motifs stylisés et des ferronneries ornées, des couleurs vives associant le jaune, le vert, et la couleur brique. Un cabinet en chêne et fer, ainsi que deux chaises en chêne à décor sculpté de micro-paysages, réalisés par Saarinen vers 1901, reflètent complètement l’univers mobilier annoncé dans Ateneum.

                Mais tout comme le domaine de l’architecture, celui des arts décoratifs laissait s’exprimer des gammes très diverses. Saarinen créait à cette époque dans une veine rustique et romantique. Yrjö Blomstedt, architecte et ethnologue, avait passé plusieurs mois en Carélie (la région où Lönnrot avait recueilli la tradition orale des Anciens Finlandais, pour en tirer le Kalevala). Il y avait étudié l’architecture et les arts décoratifs vernaculaires dans cette région orientale de la Finlande, qui se prolongeait sur le territoire russe. À partir de 1898, il pratiqua et enseigna les arts décoratifs, en développant une création proche de la culture visuelle carélienne. L’un des traits des formes décoratives de cette région était l’absence de recours à la figuration, au profit de motifs géométriques et stylisés. Le somptueux bureau en bouleauà décor géométrique (vers 1898), réalisé par Blomstedt, sculpté en bas-relief et gravé au pochoir dans le style carélianiste, est un chef-d’œuvre de la période, en assumant l’exploit d’adapter la ruralité décorative de la Carélie au mobilier d’un univers intellectuel. Le peintre symboliste Vaïno Blomstedt, quant à lui, avait aussi une œuvre dans le domaine du ryijy, dont on a parlé plus haut. Le ryijy était une tapisserie en laine, et sa fabrication artisanale était attestée en Finlande depuis le XIVe siècle. Dans les années 1880, les artistes finlandais voulurent remettre à l’honneur cette technique. Ils l’utilisèrent en créant de nouveaux motifs décoratifs. Dans le motif du ryijy qu’il réalisa vers 1903, Vaïno Blomstedt réalisa un hommage décoratif à l’hiver finlandais. La tapisserie est délimitée par une grande surface rythmée par des motifs verticaux, des grands sapins gris stylisés, parsemés de boules de neiges décoratives disposées régulièrement. Ces sapins sont réunis à leur sommet par des arcades végétales elles aussi stylisées, le tout sur un fond brun. Au bord supérieur du ryijy, une procession de rennes blancs s’avance sur un fond vert sombre. Vus de profil, ils ont des sabots et des yeux orange, et des petites taches de la même couleur sur leur pelage.

                À l’instar des arts décoratifs, l’architecture romantique nationale donnait parfois une impression de rudesse dramatique. La Maison Schalinin à Helsinki, par Usko Nyström (1902) en témoigne. Massif, austère, cet immeuble offre un contraste saisissant entre son rez-de-chaussée à arcades, décoré par des motifs biomorphiques, et sa façade couverte d’enduit brun, aux ouvertures éclectiques, sommée par un dôme rouge percé de lucarnes. Les deux balcons à ferronnerie, disposés de manière asymétrique, apportent à l’ensemble une touche hispano-mauresque, achevant de faire de cet immeuble un sublime chef-d’œuvre d’éclectisme historiciste. À l’opposé de cette architecture urbaine raffinée, Halosenniemi (1902), la maison-atelier de Pekka Halonen, située au bord du lac Tuusula, s’inscrit dans la veine de l’architecture vernaculaire. Tout en présentant des traits absents dans les fermes finlandaises (comme la grande baie en verre qui permet d’éclairer l’atelier de l’artiste), cette maison est fidèle à l’architecture traditionnelle par l’emploi qu’elle fait du bois, par ses techniques de construction, ainsi que par le balcon avec sa rampe et sa balustre en rondins, au premier étage. Mise en valeur dans le salon-atelier, la cheminée en briques aux formes orthogonales, avec le poteau en ferronnerie qui soutient le linteau, et sa plaque décorative représentant une femme nue qui se réchauffe devant l’âtre, est un élément essentiel dans le décor, en jouant le rôle d’un symbole du foyer.    

                Construire une maison loin des villes, pour vivre dans une nature authentique, était le rêve poursuivi par de nombreux artistes et architectes à la fin du XIXe siècle, et ce rêve se paraît souvent du mythe national. Sous couvert de la recherche d’une vie rustique, ces maisons étaient parfois des petits chefs-d’œuvre de sophistication. Il en alla ainsi avec le manoir de Hvitträsk (1901-1903), que construisirent Eliel Saarinen, Armas Lindgren et Herman Gesellius, pour y vivre et pour y établir leur cabinet d’architecture. Le site qu’ils choisirent était complètement à l’écart de toute bourgade, et il surplombait le lac Hvitträsk, par une pente assez raide. Les associés construisirent trois ailes de bâtiment, et apportèrent aussi tous leurs soins à l’architecture paysagère de leur immense jardin, et de ses édicules. Dans l’aile sud du manoir, l’inspiration des techniques et des formes de l’architecture des Arts and Crafts est manifeste, avec l’emploi des bardeaux et les fenêtres en saillie sur l’avant-corps du bâtiment. Mais cet emprunt aux Arts and Crafts se mêle avec une atmosphère romantique, produite par l’appareil de pierres au rez-de-chaussée et l’accès de la maison, une arcade en plein cintre ouvrant sur un vestibule. Ce romantisme s’accorde bien avec le paysage, où dominent les sapins, que l’on surplombe de la terrasse ouvrant sur l’escalier descendant au lac Hvitträsk. Dans le très vaste salon d’Eliel Saarinen, les arts décoratifs sont sublimés comme sur une scène de théâtre. Le salon d’angle met en valeur la banquette, au bord des fenêtres, et les fauteuils aux lignes affinées et aux pieds avant spiralés. Une fois encore, sur la gauche, la cheminée et sa ferronnerie est l’âme décorative du foyer. La perspective qui fait face, toujours dans le salon, attire le regard sur la banquette recouverte du ryijy « Flamme », dessiné par Axel Gallén, qui déborde du meuble pour recouvrir le plancher. Ce ryijy avait fait partie, en 1900, des objets créés et présentés dans la chambre Iris du pavillon finlandais à l’Exposition universelle de Paris. Axel Gallén, qui collectionnait des ryijy anciens depuis l’âge de 17 ans, avait dessiné ce magnifique modèle : à la base du tapis, cinq motifs en losange sont insérés dans cinq flammes stylisées, à fond bleu et vert, qui ondulent comme des herbes sauvages. Ce dessin peut être interprété comme le symbole de l’âme de la nation finlandaise, en train de s’éveiller alors que le pays était toujours sous domination russe.

                Toujours dans la décennie 1900, l’architecte Lars Sonck construisit la maison du compositeur de musique Jean Sibelius à Tuusula, dénommée Ainola (1904). À Helsinki, il construisit en 1905 l’hôpital d’Eira, où il exprime une voix singulière au sein du mouvement national. La maison s’inscrit dans un simple parallélépipède, sans l’opposition de formes spectaculaire qui marque de nombreuses œuvres de l’époque. Le rez-de-chaussée joue avec le romantisme médiéval, avec son entrée en arc à ogive, deux fenêtres à ogive et l’appareil de pierres à la base de l’édifice. Pour le reste du bâtiment, des fenêtres aux styles très disparates et, parmi elles, des fenêtres à colonnettes, sont disposées de manière asymétrique tandis qu’une bande de petites lucarnes modernes s’ouvre en saillie sur une partie du toit. Une terrasse à pilier agrémente un angle de l’édifice.

                La fin de la décennie 1900 fut celle de l’abandon des styles nationaux qui avaient été explorés jusque-là. En 1909, le projet final d’Eliel Saarinen pour la gare de Helsinki marque cette rupture. La façade principale se démarque toutefois, par son grand portail en arc, ouvrant une baie élégante qui surplombe un avant-toit, dans l’esprit de l’architecture de l’Art Nouveau viennois, tandis que la tour évoque la tour des Mariages construite à Darmstadt en 1908, par Joseph Maria Olbrich. Mais de part et d’autre du portail, les façades sont très modernes. À l’intérieur de l’édifice, dans la salle des guichets, les voûtes sont décorées par de grandes alvéoles en ellipse, reprises aussi dans la salle du café. La peinture monumentale qui orne le café, réalisée par Eero Järnefelt (1911) dans un style néo-impressionniste, représente le site naturel de Koli, situé en Carélie finlandaise, un territoire adulé par les artistes, les architectes, les écrivains, et tous les artistes du tournant du siècle, qui s’y rendaient comme à un pèlerinage national.  

2019  Fabiennechevallier