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PROJET SCIENTIFIQUE

 

PATRIMOINE MONUMENTAL

 

            Pour refléter l’ensemble, j’aborde en suivant la chronologie de ces travaux, tout d’abord, ma contribution et les actes de la Septième conférence de DOCOMOMO (Documentation et conservation d’édifices, sites et ensembles urbains du Mouvement moderne), un bref retour sur mon activité en tant que présidente de DOCOMOMO France de 2002 à 2005 et pour terminer le récent ouvrage co-écrit avec Jean-Yves Andrieux, Le patrimoine monumental. Sources, objets et représentations (Presses universitaires de Rennes / Centre André Chastel, 2014). Mes premiers travaux et activités dans le domaine du patrimoine monumental ont donc trait au XXe siècle.En effet, le champ couvert par l’association DOCOMOMO couvrait l’architecture moderne de l’entre-deux-guerres, ce champ d’intérêt ayant été ensuite étendu à tout le XXe siècle. L’ancienne chocolaterie de Noisiel édifiée par Jules Saulnier (1869-1872), construite avec une ossature métallique complètement autoportante, et apparente, des murs en brique et des matériaux céramiques décoratifs, fournit l’exemple d’un chef-d’œuvre technique et artistique de la fin du XIXe siècle, qui s’inscrit dans les prémisses de la modernité constructive du XXe siècle. 

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La réception de l’architecture du Mouvement moderne : Image, Usage, Héritage

            L’ouvrage du même nom (Presses universitaires de Saint-Etienne, 2005), qui a publié les actes de la Septième Conférence internationale de DOCOMOMO tenue en 2002 au Palais de l’UNESCO, a été édité par Jean-Yves Andrieux et moi-même. On en trouve le sommaire sur le site internet de DOCOMOMO International : http://www.docomomo.com/shop/node/61 . Il donne une bonne idée de la richesse des contributions présentées. Elles couvraient, pour la première fois, toutes les régions du monde, et pas moins de trente-trois pays. Le thème de la réception, emprunté à Hans Robert Jauss, faisait rupture dans l’histoire des conférences de DOCOMOMO. En effet, jusque-là, les thèmes adoptés pour les conférences étaient en général sous-tendus par une vision politique de la modernité de la première moitié du XXe siècle, qui visait à attribuer à l’objet d’architecture une capacité endogène à représenter et à réaliser des idéaux sociaux. Cette perspective militante est aisément compréhensible si l’on envisage le fait que lors de sa création en 1989, l’objectif de préservation des bâtiments modernes de par le monde était ce qui primait dans l’esprit des fondateurs de cette organisation. Le désir de projection pour l’avenir des idéaux du Mouvement moderne, tels que l’organisation se les représentait, était également perceptible dans la définition des thèmes, et parfois même dans leurs titres mêmes, comme cela avait été le cas pour la sixième conférence organisée en 2000 à Brasilia, sur le thème « La ville moderne face au futur ».

En contrepoint avec celui de la sixième conférence, le thème de la réception favorisa des communications dans lesquelles les auteurs avaient exercé un regard critique qui sortait des dogmes professés, en la matière, par la canonisation des architectes modernes prononcée dès les années vingt. Ainsi, celle d’Anja Kervanto Nevanlinna, « For whom do we preserve the Architecture of the Modern Movement ? » lança le débat critique sur la restauration de la bibliothèque de Viipuri (1927-1935), par Alvar Aalto, une icône du Mouvement moderne malmenée par les turbulences subies par la ville de Viipuri, qui appartient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’ex-Union soviétique (aujourd’hui à la Russie). De même, les communications présentées par Judi Loach (sur le patrimoine moderne dans le pays de Galles), sur la modernité en Nouvelle-Zélande (par Andrew Leach), la passionnante intervention sur l’extraordinaire maison construite par Harry Seidler, à Sydney (1948), dans le style du Bauhaus, construite dès le départ dans une perspective intergénérationnelle (par Alexandra Teague), comptent parmi les meilleures contributions de ce volume. Enfin, Marieke Kuipers, forte de l’expérience menée aux Pays-Bas en terme de politique de conservation – pays qui détient un patrimoine important du Mouvement moderne, et qui vit la fondation de DOCOMOMO – délivra une communication où elle tentait, avec succès, de forger avec humour de nouvelles pistes pour éclairer, par l’histoire des bâtiments, leur conservation.  

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            Je trouvais important, à cette époque, de participer à la formation d’une histoire plus équilibrée de l’œuvre des architectes du Mouvement moderne - Le Corbusier au premier chef - qui étaient encore considérés, dans le sillage de l’historiographie des années 1980, comme des « héros » intouchables, des auteurs d’une grande vision à la fois architecturale, politique et sociale, porteuse de tous les espoirs de réforme. J’ai donc consacré ma communication à des études de cas d’édifices de l’entre-deux-guerres, en montrant quelle valeur précise de modernité il était possible de leur attribuer, ou comment on pouvait mettre en discussion leur statut d’icônes, en allant un peu plus loin que le simple mot « moderne ». Dans ce texte, je discute pied à pied, sources à l’appui, la valeur d’icône accordée à la Maison du Peuple à Clichy (1937-1939), un édifice construit par Eugène Beaudoin (1898-1983) et Marcel Lods (1891-1978) (avec Jean Prouvé et Vladimir Bodiansky) pendant le Front Populaire. Je reviens aussi sur la Cité de Refuge (1929-1933), construite par Le Corbusier dans le XIIIe arrondissement actuel, à Paris, et sur la manière employée par l’architecte pour introduire une innovation qui ne fonctionna pas - un mur-rideau hermétique et un dispositif de ventilation mécanique -, dans un tel bâtiment destiné aux personnes démunies assistées par l’Armée du Salut.

Cette communication peut être mise en relation avec un article un peu plus tardif, « Sortie de guerre et enjeux urbains: Histoire de deux projets parisiens 1919-1939 », publié dans le dossier Sorties de guerre au XXe siècle, dans la revue en ligne du Centre d’Histoire de Sciences Po, en 2007. Je reviens dans cet article sur les projets conçus par Le Corbusier pour Paris dans les années vingt, et je les mets en perspective avec d’autres réalisations dont les significations « modernes », et notamment la portée sociale, sont distinctes. De ces travaux, j’ai tiré l’idée qu’il existait plusieurs modernités, pendant l’entre-deux-guerres. Celle de Le Corbusier était à connotation américaniste et elle entendait se délier complètement de l’histoire. Auguste Perret se démarquait de Le Corbusier, lorsqu’il interprétait la typologie américaine des immeubles de grande hauteur pour les intégrer dans la ville européenne, dont il conservait l’équilibre. Par ailleurs il assumait la mémoire de l’architecture classique française, et notamment de l’œuvre de Charles Percier (1764-1838) et Pierre-François-Léonard Fontaine (1762-1853), dont on trouve des influences dans son œuvre urbaine, notamment au Havre.    

 

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Les Trente Glorieuses : la résilience d’une modernité née des décombres

            Dans les années 2001-2005, j’ai fait plusieurs contributions, dont certaines avec des collègues, sur la préservation du patrimoine moderne, et j’ai été rédactrice en chef du n° 1 de la revue en ligne de DOCOMOMO France (que l’on trouve sur ce site dans les ressources en ligne), où plusieurs articles traitaient de questions de préservation, à travers des édifices modernes du XXe siècle parfois menacé, comme les édifices modernes de la ville de Gênes, en Italie du nord. On trouvera aussi sur ce site des ressources en ligne sur Le Havre, créées au moment au DOCOMOMO France menait une action scientifique en partenariat avec la ville, pour accompagner sa démarche visant à faire inscrire le centre reconstruit par Auguste Perret sur la Liste du Patrimoine mondial (ce qui a été obtenu en 2005).

            Dans un article publié en 2011 dans Initiateurs et entrepreneurs culturels du tourisme (1850-1950), (actes d’un colloque dirigé par Jean-Yves Andrieux et P. Harismendy, Presses universitaires de Rennes, 2011), intitulé « Construire et reconstruire le Havre : de la volonté royale à la propagande touristique », j’ai montré comment la transformation de la ville, à partir des travaux menés par les ingénieurs au XIXe siècle, avait été reçue par les milieux havrais, et quelle posture prirent les associations locales de défense des monuments, au lendemain de la destruction de la ville par les bombardements. L’œuvre de reconstruction est marquée par ce que j’ai appelé une « résilience d’État », parce que ce dernier met en place une propagande, notamment touristique, qui met le voile sur les destructions monumentales, et fait l’éloge du progrès dont la nouvelle ville sera le reflet architectural. Les associations locales de défense du patrimoine adoptent une position de repli, pleine de nostalgie pour l’âge d’or de la fondation de la ville-port par François Ier, dont aucune trace monumentale n’a subsisté. Quelques rares monuments anciens dont la construction est postérieure au règne de François Ier ont survécu aux bombardements, au premier rang desquels l’église Notre-Dame (actuelle cathédrale Notre-Dame du Havre), qui a été partiellement reconstruite, et restaurée, en plusieurs campagnes de travaux dont la première commença en 1949. 

 

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Le Patrimoine monumental en France

Le projet de cet ouvrage co-écrit avec Jean-Yves Andrieux est né de plusieurs enseignements que nous avons dispensés, l’un et l’autre, à l’université de Rennes 2. En effet, si les ouvrages et les articles relatifs à la naissance des monuments historiques, et à l’évolution prise par la notion, sont nombreux, ils traitent en général de la période consécutive à la Révolution française. Le cloître de l’abbatiale Saint-Pierre de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne (XIIe siècle), menacé de destruction, sauvé par l’action de Prosper Mérimée pendant la Monarchie de Juillet est un peu le symbole de la politique mise en place à cette époque en faveur des monuments. Mais la vision élaborée par les inventeurs du système des monuments historiques se comprend mieux si on l’appréhende dans la très longue durée.

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En effet, le « monument » a connu des significations très différentes tout au long de l’histoire. La notion qu’il recouvre procède de nombreux mécanismes sociaux de sélection, liés en profondeur à l’idéologie et au goût propres à chaque période. C’est à cette stratification complexe que cet ouvrage s’attache, en France, en posant d’emblée ses prémices dans le monde antique (les Sept Merveilles du monde, et leur portée dans un temps très long), puis en interrogeant les signes avant-coureurs de sa réception au Moyen Âge et, enfin, en observant sa fondation progressive à l’époque moderne. L’idée du monument est progressivement forgée, en France, grâce aux travaux des humanistes, des antiquaires, des architectes et, enfin, des archéologues. Autour de 1770, sous-tendu par l’idée moderne de bien public, il recouvre peu ou prou ce qu’il signifie aujourd’hui : un objet architectural.

L’appartenance des monuments à la culture d’élite de la société d’Ancien Régime permet de mieux comprendre la sévérité des fractures entraînées par la Révolution française. Pendant cette période, les monuments dont l’histoire reflétait l’alliance séculaire entre l’autel et le trône, comme Notre-Dame et la Sainte-Chapelle à Paris, Saint-Denis, la cathédrale de Noyon, et beaucoup d’autres, furent saccagés et mutilés. Mais la vision monumentale, essentielle pour renouer les liens de la Révolution avec l’histoire, fut refondée au sein du Comité d’instruction publique, à l’origine des premières réglementations sur la conservation des monuments.  

 

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Après la fracture révolutionnaire, l’idée de monument fut saisie par la nation, à la faveur du mouvement romantique, puis grâce à l’œuvre de la IIIe République, qui a légiféré en sa faveur par deux fois (1887 et 1913). La modernité a refaçonné les contours de la notion, avec patience et tâtonnements, aux xixe et xxe siècles, pour arriver à la situation actuelle, dans laquelle l’inflation des monuments constitue, aux yeux de certains intellectuels, l’un des symptômes d’une crise traversée par la société française. Le lecteur formera son opinion en fonction de son horizon d’attente personnel.

 

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2019  Fabiennechevallier